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La peste : entre histoire, médecine et science

  • 11 mars 2025
  • 10 min de lecture

Dernière mise à jour : 17 mars 2025

Introduction

Dans cet extrait, Pouchkine dépeint une scène macabre, une réalité que de nombreux humains à travers le monde ont vécue. Il capture la terreur de la peste.
Dans cet extrait, Pouchkine dépeint une scène macabre, une réalité que de nombreux humains à travers le monde ont vécue. Il capture la terreur de la peste.

À l’époque médiévale, la vieille femme à la faux (la Mort) travaillait avec un zèle particulier. Elle se manifestait à l’humanité sous les traits de la peste, du choléra, du typhus et moissonnait généreusement sa récolte. Parfois, après son passage, des villages entiers étaient désertés, des millions de personnes perdaient amis, parents et enfants. La mort prenait de nombreux visages, mais l’un d’entre eux a laissé dans l’histoire une blessure particulièrement douloureuse : la peste. Affamée et d’une cruauté extrême, elle décimait les villes, modifiait le cours des guerres et ravageait presque chaque cité sur son passage.


La peste se distingue par son ampleur dévastatrice et son mode d'infection rapide. Elle est causée par la bactérie Yersinia pestis, plus infectieuse que des virus comme la grippe ou le VIH. En quelques jours, parfois en quelques heures, une infime quantité de bactéries suffit à provoquer une infection mortelle.

Volet biologique

Yersinia pestis est une bactérie Gram-négatif de la famille des Yersiniaceae, responsable de la peste. Découverte en 1894 par Alexandre Yersin, elle a d'abord été nommée Pasteurella pestis avant de prendre son nom actuel. Elle est notamment responsable de la peste noire au XIVe siècle.

"Cette bactérie est un coccobacille de 0,5 à 0,8 μm de large et 1 à 3 μm de long, non flagellée et encapsulée. Y. pestis se développe lentement à 28-30 °C, sur des milieux standards comme la gélose chocolat. Ses colonies sont translucides et fines. Elle ne produit pas d'uréase et reste immobile, ce qui la distingue d'autres espèces de Yersinia."

Les principaux facteurs de virulence de Yersinia pestis incluent :


  • Protéines de surface, comme les Yops, qui bloquent la phagocytose, inhibent les cytokines inflammatoires et détruisent le cytosquelette des cellules cibles. La protéase Pla (Plasminogen activator) favorise l'invasion, la fibrinolyse et l'anticoagulation, contribuant à la peste septicémique et pulmonaire.

  • Régions chromosomiques de pathogénicité qui perturbent le métabolisme du fer de l'hôte, permettant à la bactérie de capter le fer à son profit.


L'infection humaine résulte principalement d'une piqûre de puce, injectant environ 24 000 bactéries, mais la dose minimale infectante est faible (une dizaine de bactéries). La majorité des bactéries sont éliminées par les neutrophiles, mais certaines survivent dans les macrophages.

Y. pestis est une bactérie intracellulaire facultative et utilise un système de sécrétion de type III pour injecter des protéines virulentes directement dans les cellules cibles, contournant les défenses immunitaires.

L'infection se caractérise par une phase silencieuse (peste bubonique, septicémique ou pulmonaire) suivie d'une violente réponse inflammatoire et d’apoptose.

Volet Médical

Symptômes des différentes formes de la peste :

  • Peste bubonique : Ganglions lymphatiques enflés et douloureux, fièvre, frissons, douleurs musculaires et maux de tête.

  • Peste septicémique : Fièvre élevée, défaillance circulatoire, troubles de la coagulation et choc septique.

  • Peste pulmonaire : Toux, expectorations sanguinolentes, difficulté respiratoire et détresse respiratoire aiguë.


Diagnostic :

Le diagnostic de Yersinia pestis repose sur l'examen direct de prélèvements de pus (ponction de bubon), de sang ou respiratoires. L'identification est réalisée par profil biochimique ou en utilisant des bactériophages lysant spécifiquement Y. pestis. L'antigène F1, spécifique à cette bactérie, est détecté par sérodiagnostic (hémagglutination passive) ou ELISA.

Depuis les années 2000, un test rapide par immunochromatographie permet de le détecter en 15 minutes. D'autres méthodes comme la PCR ou la spectrométrie de masse permettent également un diagnostic précis.


Prophylaxie et traitement :

La peste est une maladie à déclaration obligatoire.

Y. pestis n'a pas de résistance naturelle aux antibiotiques, bien que la résistance acquise via des plasmides soit théoriquement possible.

Avant l'arrivée des antibiotiques (1900-1941), la mortalité des personnes infectées par la peste aux États-Unis était de 66%. Entre 1990 et 2010, l'introduction des antibiotiques a fait chuter cette mortalité à 11% (CDC : What is the death rate of plague?).

Le traitement antibiotique dure 10 jours ou jusqu'à ce que la température du patient redevienne normale pendant 3 jours. Pour la peste bubonique, un isolement standard est généralement suffisant. En revanche, pour la peste pulmonaire, qu'elle soit primitive ou secondaire, un isolement respiratoire strict et des mesures contre les gouttelettes sont nécessaires.

Lorsque le germe pénètre dans l’organisme, il se multiplie au niveau des macrophages avant de se propager, principalement dans les ganglions lymphatiques. Ce processus conduit à la formation des bubons caractéristiques (forme bubonique), ces ganglions enflés et remplis de pus.



Après la morsure de la puce, l'infection atteint généralement les ganglions inguinaux dans un délai de 3 à 6 jours. À ce stade, la maladie est localisée, les bubons peuvent s'ouvrir et libérer le pus, et la contagiosité reste faible.

Cependant, si la bactérie franchit rapidement cette barrière ganglionnaire, la peste évolue vers une forme septicémique, entraînant une dégradation rapide de l’état du patient. La bactérie se répand dans le sang, endommageant les tissus et provoquant des hémorragies internes, ce qui rend cette forme de la maladie souvent fatale.

Dans certains cas, les bactéries peuvent atteindre les poumons, donnant lieu à une pneumonie , ce qui rend le malade hautement contagieux. Les expectorations riches en bacilles, facilitent la transmission par voie aérienne, propageant la maladie rapidement à travers les particules de salive inhalées. Cette forme de la peste, la peste pneumonique, peut se déclarer sans passer par la phase bubonique.

Au Moyen Âge, la peste décimait les populations en quelques jours, particulièrement dans les villes, où les malades ne pouvaient être isolés. Sa virulence l’empêchait toutefois de devenir endémique. Comme vu précédemment la transmission principale se fait par la piqûre de puces de rat, mais la bactérie peut aussi se propager par contact avec des fluides biologiques ou par inhalation de gouttelettes de salive d'origine humaine ou animale.

NB : " La peste pneumonique peut également se transmettre par l'exposition dans un laboratoire ou par propagation intentionnelle par aérosol dans le cas d'un acte de bioterrorisme." - msd manuals


On supposait que la peste se transmettait principalement par la chaîne " rat → puce de rat → humain ", comme le montre le schéma ci-contre. Aujourd'hui, nous savons que plus de 230 espèces animales, dont des rongeurs comme les rats, les souris ou les marmottes, peuvent héberger Yersinia pestis.


Les puces infectées par la bactérie forment un "bouchon pestilentiel" dans leur pré-estomac, ce qui les empêche de digérer et les force à régurgiter du sang infecté à chaque piqûre, propageant ainsi la maladie.


Les conditions insalubres des villes médiévales, avec des rues sales, des égouts à ciel ouvert et une mauvaise hygiène de la population, favorisaient la propagation de la peste. Les flagellants, croyant que la peste était une punition divine, contribuaient également à sa diffusion. La Peste Noire fut un désastre pour l'Europe médiévale, mais elle n'était qu'une des nombreuses vagues de cette maladie qui continue de marquer l’histoire.


Arrivée en Europe via l'Égypte, la peste se propagea rapidement à Constantinople dans les années 540, puis à travers le bassin méditerranéen. En 543, elle fit des ravages en Gaule. À Constantinople, jusqu’à 10 000 décès par jour furent enregistrés, principalement à cause de la forme septique, qui tuait ses victimes en quelques heures. Procope de Césarée, historien de l'époque, décrit une ville en ruines, avec des cadavres non incinérés et des rues envahies. La médecine médiévale ne comprenait pas la véritable origine de l’épidémie, ignorant le rôle des rats dans sa propagation. Les théories médicales de l’époque allaient du déséquilibre des fluides corporels à l’idée des "miasmes pestilentiels". En conséquence, les mesures de prévention efficaces, telles que la mise en quarantaine, n’ont pas été mises en place.


L'impact de la Peste au VIe siècle

La peste, qui fit des millions de victimes, toucha même des figures importantes : le pape Pélage II mourut après avoir prié pour son peuple, tandis que l’empereur Justinien, bien que malade, survécut. L’épidémie affaiblit considérablement son empire et provoqua des guerres civiles dévastatrices chez les Perses voisins. La peste se propagea jusque dans des régions lointaines comme le pays de Galles, où elle emporta le roi Maelgwn. À Clermont, 300 morts furent comptabilisés un dimanche à la basilique Saint-Pierre, illustrant la brutalité de la maladie. L’évêque Grégoire de Tours raconte :

"La mortalité fut telle qu'on ne pouvait compter les morts. Quand les cercueils vinrent à manquer, on enterrait dix personnes ou plus dans la même fosse. Un dimanche, dans la basilique Saint-Pierre de Clermont, on compta 300 morts. La fin était brutale : lorsqu’une plaie apparaissait à l’aine ou sous l’aisselle, la victime périssait sous deux ou trois jours, emportée par une fièvre infernale."

La Première Pandémie de Peste

Cette pandémie débuta vers 540 et se termina de manière incertaine, revenant par vagues jusqu’au VIIIe siècle. Les estimations des victimes varient de 50 à 125 millions, la majorité en Asie. Constantinople perdit jusqu’à 40 % de sa population. La Peste Noire, plus tard, infligea encore davantage à l’Europe. En raison de cette épidémie, Justinien abandonna ses ambitions d'expansion, et la péninsule arabique, moins touchée, vit un boom démographique, favorisant la conquête rapide de territoires byzantins.


Le Rôle des Médecins de la Peste


Les médecins de la peste, souvent jeunes et inexpérimentés, portaient un masque en forme de bec, censé filtrer l’air pestilentiel. Ils utilisaient des techniques rudimentaires comme la cautérisation des bubons, une pratique influencée par la théorie des humeurs. Bien qu’ils n’avaient que peu de moyens contre la maladie, ils étaient bien rémunérés et souvent plus riches que les médecins traditionnels. Les méthodes de prévention comprenaient la fumigation des maisons et l’utilisation d’ail dans des pendentifs pour repousser la maladie.


Le Changement dans les Réponses Médicales

À partir du XVIe siècle, la compréhension de la peste évolua. Des mesures sanitaires comme les quarantaines et la désinfection des objets contaminés furent mises en place. En Russie, Danilo Samoïlovitch, pionnier de l’épidémiologie, réussit à réduire la mortalité en isolant les malades et en introduisant des vêtements de protection pour le personnel médical. Malgré son flagrant succès en Europe, ses travaux furent ignorés en Russie pendant 150 ans, où il restait méconnu.


La Peste en dehors de l'Occident

Si l'Occident associe principalement la peste à l'Italie et à la France médiévale, il est essentiel de souligner que cette épidémie fut une véritable pandémie mondiale. En dehors de l’Europe, la Chine et l'Afrique furent également sévèrement touchées. La Chine, avec ses vastes échanges commerciaux, a vu la peste se propager à travers les routes commerciales, causant des pertes humaines considérables. De même, en Afrique, la maladie frappa des régions entières, amplifiant les souffrances sur un continent déjà fragilisé par d'autres défis. La lutte contre la peste, bien que sérieusement menée dans ces régions, reste largement absente des récits historiques occidentaux, malgré l'ampleur mondiale de la crise.


La Peste en France

La France a été gravement touchée par plusieurs vagues de peste, notamment au XIVe siècle, avec la grande peste noire. À partir de 1347, la peste se propagea en Europe, et la France, avec ses ports méditerranéens, fut l'un des premiers pays touchés. Cette épidémie, qui a ravagé de nombreuses régions, fut l'une des plus dévastatrices, tuant des millions de personnes.


La Réponse des Autorités et la Contagion

Face à cette catastrophe, les autorités françaises mirent en place des mesures sanitaires drastiques. Des quarantaines furent instaurées et des médecins appelés "médecins de la peste" furent affectés aux zones les plus touchées. Vêtus de leurs costumes caractéristiques, ces médecins avaient pour mission de traiter les malades et de limiter la propagation de la maladie. Les malades étaient souvent isolés dans des maisons marquées d'un signe distinctif, et des cordons sanitaires furent établis autour des zones infectées pour éviter la contagion. La peur de la maladie engendra des comportements extrêmes parmi la population, comme des vagues de fuite des villes touchées, ce qui compliquait encore la gestion de l'épidémie.


La Mémoire Collective et la Peur

La peste en France ne se contenta pas de causer des ravages physiques, elle laissa également une empreinte durable dans la mémoire collective. Les récits de terreur et de survie, transmis de génération en génération, ont marqué l'imaginaire populaire autour des épidémies. À l'époque, bien que les autorités aient pris des mesures d'isolement, la compréhension de la maladie restait limitée. Ce n'est qu'au XIXe siècle que des avancées scientifiques permettront de mieux comprendre la peste, mais avant cela, la maladie était perçue comme une malédiction divine, renforçant la peur et la superstition.


Ébauche de vaccin

La Troisième Pandémie de Peste en Chine (1855)

En 1855, une nouvelle épidémie de peste éclate dans la province du Yunnan, au sud de la Chine, une région négligée par les autorités. Peuplée de musulmans et de minorités ethniques considérées comme rebelles, la maladie revient chaque été, amplifiée par l'insalubrité et la prolifération des rats. Cependant, en 1894, l'épidémie prend une ampleur dévastatrice, tuant 80 000 personnes à Canton entre janvier et juin. La fuite des habitants accélère la propagation, tandis que les autorités chinoises restent réticentes à faire appel à la médecine moderne. La population préfère la médecine traditionnelle, et les Européens sont perçus avec méfiance, compliquant ainsi l’instauration de quarantaines.


L'Intervention de James Lawson et la Résistance Locale

Le 10 mai 1894, James Lawson, médecin britannique formé par Pasteur, inspecte un hôpital de Hong Kong et découvre des conditions catastrophiques, avec des malades agglutinés sans soins appropriés. Il ferme l'hôpital et transfère les patients sur un navire-hôpital. Cependant, la résistance locale se manifeste violemment, les habitants croyant que les Européens prélèvent des organes. Cette hostilité rend difficile la traque de la peste, et les mesures sanitaires demeurent insuffisantes pour stopper la propagation du fléau.


La Réaction des Autorités et l’Appel à des Experts

Face à la persistance de l’épidémie, les autorités chinoises imposent des mesures draconiennes, comme la désinfection des maisons, les fouilles et l’incinération des biens des malades. Cependant, elles sont conscientes que ces actions ne sont que temporaires. C’est alors qu’elles font appel à des experts, dont le japonais Shibasaburo Kitasato, formé aux théories de Pasteur et Koch. Arrivant avec son équipe et un laboratoire de pointe, il ne sera cependant pas le seul à contribuer à la découverte du bacille responsable de la peste.


La Découverte du Bacille de la Peste

Alexandre Yersin, médecin suisse et ancien élève de Pasteur, arrive en Chine avec un matériel de fortune. Malgré des débuts chaotiques, avec un assistant qui fuit et des autorités chinoises lui refusant l’accès aux cadavres, Yersin parvient à obtenir des échantillons en échange de quelques piastres et d'alcool. En analysant un bubon infecté, il prouve que la peste est causée par un bacille. En inoculant ce bacille à des souris, il démontre sa responsabilité dans l’épidémie.


Kitasato et Yersin : Une Découverte Partagée

Bien que Kitasato et son équipe confirment la découverte du bacille, c’est Yersin qui prouve sa dangerosité. La bactérie sera nommée "Yersinia pestis" en son honneur.


La Révolution Médicale de Yersin

En 1896, lors d’une nouvelle épidémie, Yersin administre un sérum anti-peste à un séminariste de 18 ans mourant, qui se rétablit dès le lendemain. Cette avancée révolutionnaire montre que la peste peut être soignée et marque un tournant dans la médecine.

Bibliographie

  • MSD Manual. (n.d.). Peste et autres infections à Yersinia. Consulté le 22 mars 2024, sur https://www.msdmanuals.com/fr/professional/maladies-infectieuses/bacilles-gram-n%C3%A9gatifs/peste-et-autres-infections-%C3%A0-yersinia#Traitement_v1007254_fr

  • Zhang, Y., Wang, Z., Wang, W., Yu, H., & Jin, M. (2022). Applications of polymerase chain reaction-based methods for the diagnosis of plague (Review). Experimental and Therapeutic Medicine, 24(2), 511. https://doi.org/10.3892/etm.2022.11438

  • Centers for Disease Control and Prevention (CDC). (2024). What is the death rate of plague? Consulté le 22 mars 2024, sur https://www.cdc.gov/plague/index.html

  • Nelson, C. A., Meaney-Delman, D., Fleck-Derderian, S., et al. (2021). Antimicrobial treatment and prophylaxis of plague: Recommendations for naturally acquired infections and bioterrorism response. MMWR Recommendations and Reports, 70(3), 1-27. https://doi.org/10.15585/mmwr.rr7003a1

  • Sur les traces des épidémies passées (n.d.). Chapitre "L'ombre noire sur la terre". Littérature russe.

  • Les exploits des médecins russes (n.d.). Premier essai : La peste. Littérature russe.

  • Histoire populaire de la médecine (n.d.). Chapitre "Le fléau mortel". Littérature russe.

  • 100 récits de l'histoire de la médecine (n.d.). Chapitre 45 : L'agent de la peste, Alexandre Yersin, 1894. Chapitre 48 : Le vaccin contre la peste, Vladimir Haffkine, 1897. Littérature russe.


Article entièrement rédigé par SHAMIEVA Sabina étudiante en L2 Biologie Cellulaire et Physiologie et SHAMIEV David étudiant de seconde du lycée général et technologique Toulouse Lautrec


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